lundi 18 mars 2013

Défis ganaderos (ou pas)




La fin de l’hiver, c’est le bout de saison où il ne se passe plus rien que dans les salles de cinéma et dans les pages de John Irving. C’est le temps où l’on redoute d’ouvrir la boîte aux lettres de crainte d’y trouver la facture d’électricité, où l’on prend rendez-vous avec son patron pour s’adonner aux joies du fameux entretien annuel d’évaluation. C’est le moment où même la pensée des prochains toros peut difficilement transporter un aficionado très loin de la grisaille. Et puis un jour, entre deux inhalations, alors qu’on n’a pas encore changé de saison, on se lève rongé par un insupportable doute qu’on peut plus ou moins formuler ainsi : qu’est-ce que je mets dans mon baluchon pour ne pas attraper une pneumonie sur les tendidos de Castellon ? 

60 heures après avoir répondu à cette cruciale question, j'avais vérifié que la fideua n’avait rien à envier à la paella, j’avais découvert Vinaros, ses habitants au coeur d'or et à l'accent jurassien, j’avais décidé pour la 20ème fois de ma vie que cette année j’irai au festival de Benicassim, j’avais trainé mes guêtres au Grau en me demandant pourquoi je ne rencontrai personne sur cette grande promenade qui mène à la mer... Et je voyais sortir dans le ruedo le premier toro de ma temporada.

Dans la mesure où je ne prends aucun plaisir à traiter de sujets pénibles, vous comprendrez que je ne m'attarde pas sur ce qui eut probablement été un défi ganadero si les bipèdes et les quadrupèdes annoncés pour la course du samedi avaient manifesté un brin "d'esprit concours" et ne serait-ce qu'une once d'envie d'en découdre.

Les quelques belles séries à gauche de Diego Urdiales n'ont pas permis d'oublier les uniques et tristes piques prises pas ses deux jolis et peu diaboliques Victorino.

Adalid, son nez à offenser Cyrano et ses banderilles (il a encore posé 4 paires, c'est devenu une habitude, et comme d'habitude, il a salué en compagnie de ses petits camarades) ont prédisposé le public à s'emballer pour les faenas bruyantes et grossières données par Castaño à ses deux nobles Miura (qui auront gouté par 2 fois et sans panache au cheval). La belle épée envoyée en semi-recibir à son second peut éventuellement justifier l'octroi de l'une des 3 oreilles attribuées.

Face aux Cuadri dont je n'ai pas du tout envie de dire de mal (autant que les choses soient claires), le pauvre Gallo aurait sûrement pu sortir quelque chose s'il avait su où mettre sa muleta. Enfin, peut-être.

En bref, avant la corrida du dimanche, le souvenir taurin le plus enthousiasmant  du week-end avait été le chouette spectacle de recortadores. Les autres bons souvenirs furent beaucoup plus poissonneux et le plus souvent accommodés de sauces à l’ail et au persil.
Mais ça, c’était avant la corrida du dimanche et son affiche qui sentait le graillon : 2 Miura pour Rafaelillo, 2 Victorino Martin pour Uceda leal et 2 Cuadri pour Luis Bolivar.   


Face au premier quasi-cinqueño qui s'était manifestement levé du pied gauche et qui fut totalement déglingué par 2,5 piques torocides, Rafaelillo s'est bien peu glorieusement sorti d'affaire en usant d'un fox trot spasmodique qui faisait un peu pitié. Il est vrai qu'il n'a pas été aidé par le vent.
Le second Miura (selon toute apparence fruit  des amours clandestines d'une vache autiste avec un tank Sherman) ne met pas loin de 12 minutes pour daigner sortir du toril. Forcément, ce genre de sketch échauffe les esprits : certains gueulent pour demander le changement, pendant que d'autres gueulent sur les gueulards en leur demandant au nom de quoi ce manso perdido devrait être changé, pendant que d'autres gardent un œil sur le ruedo et gueulent contre les piqueros qui font n'importe quoi, pendant que nous sommes quelques-uns à applaudir les cavaliers qui cherchent à coincer le toro au mépris du règlement pour essayer de le piquer (mais on finit par gueuler aussi parce que d’abord y’a pas d’raison, et puis parce qu’'il n'était pas absolument nécessaire de procéder à un assassinat en règle). Après un tiers de banderilles surprenant d'aisance, la question du jour se pose en ces termes : mais comment une bête aussi grosse peut-elle à ce point manquer d'épaisseur ? La réponse se trouve sans doute un peu du côté de Rafaelillo

En vérité, il fait un bien piètre chef de lidia le pauvre Rafaelillo. En voyant son premier adversaire arracher les capotes pour s'emballer dedans façon Cristo et en voyant son second pris d'une telle hémorragie qu'il a décoré le ruedo façon Pollock avant de tomber, j’ai fini par me dire qu’après avoir bouffé autant de toros durs dans sa vie, le Maestro se croyait sans doute le droit d’affronter lui aussi des toros « artistes »…

Uceda Leal donne parfois l’impression de marcher sur des œufs. Un peu comme Jack Palance dans Bagdad Café (les ralentis en moins). Après 2 piques peu marquantes, il profite de la charge de son premier avant de l’étouffer complètement et fait un usage tellement inconsidéré du pico qu’il finit par altérer les bons sentiments de la bête.
Dès sa sortie, le second Victorino terrorise l’homme qui ne trouvera jamais ni sitio ni confiance.

Je n’ai jamais beaucoup aimé Luis Narcisse Bolivar mais il faut reconnaître qu’en ce jour, il a mené avec sérieux les tercios de varas de ses deux Cuadri. Dans le fond, je ne sais pas si le premier était un incorrigible tardo dénué de toute alegria ou si Bolivar s’est moqué de nous, mais comme il est hors de question que je dise du mal des pensionnaires de Comeuñas, j’opte sans vergogne pour la seconde hypothèse.

Comino était le dernier toro de la feria. Deux magnifiques piques bien portées nous en promettent une troisième qui l’aurait sans doute amené au panthéon des toros de combat. Las, un embrouillamini bêtement orchestré par le palco et non moins adroitement entretenu par le maestro nous en ont privés. A ce sujet, une question m’est venue à l’esprit (ou du moins ce qui en tient lieu) : un président a-t-il le moyen de revenir sur une décision absurde qu’il aurait prise pendant un moment d’égarement ? Bref, ce grand toro (terme insuffisant et dérisoire quand je repense à la bravoure et la classe dont il a fait preuve tout au long de la lidia) n’aura pas eu la chance de tomber sur les bonnes personnes ce jour-là. Le palco l’a trahi et Bolivar ne l’aura pas amené a mas (ni a menos, c’est vrai, il faut lui accorder ça). A Comino, il lui aurait fallu un architecte, il a dû se contenter d’un décorateur. C’est la vie. Pour redonner un coup de peinture à son honneur bruyamment martyrisé à l’heure du premier tiers, le président accorde la vuelta à Comino. C’était la moindre des choses.

A la sortie des arènes, il y avait (enfin) du monde en ville. C’était le grand défilé des fêtes. Comment et pourquoi j’ai fini dans une cafeteria éclairée au néon en écoutant t.A.T.u. et en regardant passer des majorettes polonaises, je ne sais plus. Pourquoi la serveuse est venue me proposer une dégustation de Pitarra, aucune idée. Toujours est-il que je dois à cette expérience d’avoir roupillé comme un bébé  dans le bus pour Barcelone. En rentrant à la maison, c’était toujours la fin de l’hiver mais c’était pas grave, Comino m’avait dévalisée de tous mes mauvais souvenirs et m’avait approvisionnée en espoir et illusions pour quelques saisons.  En revanche, les effets du Pitarra prenaient désormais la forme de crampes tenaces…
 

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