vendredi 12 octobre 2018

Toréer le silence

Prendre le temps de se taire...
Toréer le silence, pesant compagnon de l'avant.
Vaincre ses chimères dans un geste ample et sûr , appuyer ses effets pour mieux se rassurer.
Se jouer de l'ombre et du soleil qui bataillent, joyeusement, par delà la fenêtre.
Croiser encore et encore le miroir pour vérifier chaque détail.
Se glisser dans cette armure d'or et de tissu, dérisoire et illusoire rempart que l'on souhaiterait pourtant qu'il soit infrangible.
Dans cette vaste chambre , la lumière qui s'engouffre vient caresser des images pieuses de vierges éplorées et de saints protecteurs, qu'une main plus si sûre effleure de temps à autre.
Croire un instant maitriser son destin, et souhaiter qu'au petit matin , la chance au creux d'un papier à cigarette fut de son côté.
Il n' y a même pas une heure , sweat à capuches sur pantalon de toile, un jeune homme se dégourdissait les jambes, un post-ado comme il y en a tant allait et venait dans le quartier Saint-Esprit.
Saint Esprit? En voilà un beau nom quand il s'agit de mettre tous les atouts de son côté au moment de partir toréer.
Bientôt sous les feux de la rampe, ceint du poids des responsabilités à porter, c'est un presqu'adulte qui se recueille une dernière fois avant de quitter le douillet confort en trompe-l'oeil de cette pièce.
Rompre le silence…
Prendre le temps de parler à nouveau, puis partir fier, et regard droit!
Pablo Paez - Bayonne  01/09/2018

vendredi 28 septembre 2018

Le temps d'un doute

Le temps d'un doute , le temps d'un espoir…
Pablo Aguado ce soir confirmera son alternative.
Il y a encore quelques jours, sa saison était finie , sans contrat à l'horizon.
Paco Ureña que ce septembre sanglant n'a pas épargné a dû renoncer.
Dans un trou de souris, Aguado s'est faufilé pour intégrer la feria d'automne madrilène.
Pablo est différent , a quelque chose que les autres n'ont pas.
Seville en avril a fini par s'en rendre compte, et pourtant quelques contrats à peine en cette première temporada de matador de toros.
L'Andalousie aime Pablo Aguado. 
Insuffisant pour faire une carrière et bien réducteur aux yeux de l'aficion.
Ce soir quand Alejandro Talavante lui cédera les trastos, Pablo aura en main son destin.
Quarante minutes pour changer son parcours , quarante minutes pour sortir du rang , quarante minutes pour émerger ou se noyer!
Au moment de quitter sa chambre de l'hôtel Wellington, le poids des responsabilités sera sûrement bien lourd à porter et le court trajet jusqu'aux arènes de Las Ventas bien silencieux.
Et s'il n'a eu que quelques jours seulement pour se mentaliser , il est des fois où il faut savoir ne pas laisser du temps au temps fut-il d'un doute ou d'un espoir

dimanche 23 septembre 2018

Un fils...

Derrière ce geste, tant de peine, tant de larmes…
Être torero…
Endosser tout le poids d'un destin incertain, accepter de sentir à plein nez l'odeur âcre de la mort qui rode.
Sortir de sa condition d'homme et se dresser, libre samouraï, en combattant de l'inutile.
Visser sa montera et devenir un autre.
Ce matin, tôt, Emilio Elias Serrano Justo a appris le décès de son père.
Quelques heures plus tard , de bleu et or vêtu, Emilio de Justo matador de toros, s'apprête à défiler dans les arènes et défier des Victorino Martin.
De l'étoffe des héros?
Non, simplement un fils, douleur intime à fleur de peau portant un chagrin qu'il faut contenir.
Transcender cette épreuve et rester digne et fort.
Émouvante sera la prestation d'Emilio, porté par l'indicible, il ira au bout de son possible.
Devenu spectateur impudique de ce dialogue profondément intérieur, mon cœur se serre au fil des passes dont la beauté ne doit en ce jour que bien peu de choses à la technique.
La blessure est au rendez-vous…
Dans l'infirmerie, Emilio refuse tout intervention et puise dans ses dernières forces, les ressources nécessaires pour repartir au combat.
Quand Mocito finit par rendre les armes Emilio livide, visage creusé , regard dans les nuages, converse une dernière fois avec le ciel.
Il se laisse emporter et disparaît sous les acclamations de la foule bienveillante et bouleversée.
Le temps du deuil commence!

jeudi 30 août 2018

Pas même un au revoir?


Usé par les combats et par une blessure qui lui a fait perdre une partie de ses moyens physiques, Alberto Aguilar est arrivé au bout de son chemin professionnel.
To be or not to be? Fatale question!
Je ne sais si avoir été donne quelques droits?
Quand le pirate Padilla n'en finit plus dans une dernière tournée d'adieu de recueillir hommages et ovations, chez lui, Alberto n'attend même plus que le téléphone sonne.
La France pourtant bienveillante l'a quasiment ignoré, l'Espagne n'a pas été bien plus généreuse.
Mémoire courte d'un système sclérosé? Kleenex usagé qui n'a plus d'utilité?
Le 13 mai 2018 sous le ciel chargé de Las Ventas , sera t'il le dernier jour de la vie publique taurine du madrilène?
A quoi sert de lutter contre l'inéluctable?
Les manières rudes et parfois indélicates du mundillo n'ont que faire des bons sentiments.
Comme tant d'autres, Alberto Aguilar va quitter la profession sans fard ni paillette.
Quel fut donc son inextinguible péché, pour que l'oubli soit son seul dernier contrat?
Dura lex , sed lex!
S'il ne fut pas un torero pour l'histoire , son chemin fut peuplé de succès estimables et de vrais bons moments et que, de cela au moins, on s'en souvienne.


mardi 28 août 2018

Au loin des voix résonnent

Au loin des voix résonnent.
Le soleil se couche, le vent chaud qui souffle sur l'Andalousie ne raffraîchit pas vraiment l'atmosphère.
Dans la placita de tienta, une vache brave se gagne la vie…
En repartant dans les corrales, elle en prend pour vingt ans de plus et ne sait pas encore que son ventre accueillera une partie de l'avenir de la ganaderia.
Au loin des voix résonnent , enfin je crois.
Quelques gouttes de sueur perlent à mon front et me rappellent que même à plus de vingt heures, trente degrés ça fait beaucoup à supporter!
Le ciel se teinte d'orange, la nuit arrive à pas feutrés sur le campo.
Scène ordinaire de l'endroit et pour qui vient de l'extérieur, reste pourtant un formidable moment à vivre.
Un torero se désaltère , son avenir reste incertain mais après les quelques séries données, il veut le croire radieux.
Au loin des voix résonnent, mais je n'en suis plus si sûr.
En contrebas des masses noires vont et viennent et se querellent au son des cornes qui s'entrechoquent.
Dans la pénombre , mystérieuses et hautaines, elles ignorent notre présence et n'ont que faire de nos regards émerveillés.
La bière est fraîche.
En quelques gorgées goulues, la bouteille est vidée, la soif étanchée.
Au loin , le silence s'est fait , quelques meuglements déchirent la nuit qui a fini par prendre le dessus.
Les moteurs des 4x4 ronflent , soulevant une nuage de poussière incongru sous le ciel étoilé.
L'heure est au départ , il sera toujours temps demain d'entendre à nouveau quelques voix qui résonnent!

dimanche 26 août 2018

Le devoir de l'essentiel

Vingt cinq août , vingt heures cinquante trois.
Les sièges bleus de Vista Alegre se teintent de blanc.
Une marée montante de mouchoirs a innondé Bilbao, le cœur des basques craque.
Sur le sable gris, Diego Urdiales savoure.
Des naturelles dessinées d'un seul trait, la muleta caressant le sol…
Des points de dentelle au secret bien gardé, comme autant de paraphes au bas d'une oeuvre de haut vol.
Point de ronds incessants qui étourdissent l'esprit , symboles d'un monde qui ne prend plus le temps de rien, tauromachie d'une époque presque révolue où les passes se suffisent à elles-mêmes.
Pas d'esbrouffe , pas de fard, la pureté d'une beauté classique comme unique viatique d'une tradition que les mécaniques industrielles ne pourront jamais imiter.
La musique qui accompagne cette faena est de trop, l'essentiel n'a pas besoin d'artifice.
Chaque muletazo relève d'une liturgie qui unit les spectateurs dans une communion extatique qui échappe à la raison.
Dans le crépuscule naissant de Bilbao, Diego Urdiales ne parait pas, il se contente d'être pour affirmer sa vérité et la jeter, nue, aux regards de tous.
La fraîcheur du soir n'est pour rien dans les frissons qui parcourent les échines.
Quand Gaiterito, toro d'Alcurrucen passe de vie à trépas, Diego, regagne à pas compté le centre du ruedo.
Pourquoi hâter le cours des choses? Ceux qui savent, savent et nul besoin de les racoler dans ce qui serait une faute de goût du plus mauvais effet.
Les oreilles tombent, les vivats emplis de gratitude s'envolent en continu dans le ciel de Biscaye.
Urdiales sort triomphant.
Les projecteurs peuvent bien s'arrêter de briller , le rideau peut bien tomber et les gradins peuvent se vider...merci pour ce moment!





mardi 7 août 2018

Ne jamais dire jamais

Au moment de se draper dans son capote de paseo, que peut-il bien se passer dans la tête de Juan Carlos Carballo ?
Disparu de la carte taurine depuis qu'un novillo lui a fracassé la jambe à Madrid.
Il a même un temps renoncé purement et simplement à sa carrière.A peine commencé , son rêve s'est arrêté net, brisé d'un claquement sec…
Deux ans sans toréer et ce retour à Parentis.
Parentis, n'est pas inscrit sur les roadbooks des carrières protégées!
On y aime les novillos charpentés , les piques , la rudesse d'un combat.
Les oreilles se coupent au compte-goutte…
Parentis l'orthodoxe, la dogmatique passe à la moulinette les apprentis toreros.
Les faibles et les fragiles explosent, les poseurs ravalent leurs manières.
Carballo le sait, mais son visage reste serein et ouvert , là ou celui de ses collègues se renfrogne et se fige.     
Avec son premier adversaire , un Couto de Fornilhos tanqué comme un toro, c'est avec détermination, savoir-faire qu'il va aller renouer les fils encore fragiles de son avenir.
Il nous a fait du bien dans ce week-end morose en proposant cette tauromachie , calme , posée et stylée.
Sur ces deux jours trop de novillos sont repartis chez le boucher, inédits et restant au stade des promesses dont on ne sait si elles auraient été tenues en des mains plus fermes et décidées.
S'il est normal que chez ces gamins la technique soit perfectible, le costume de lumières semble soudainement bien trop lourd à porter au moment d'affronter ces très respectables adversaires.
De ces considérations, Juan Carlos Carballo n'en a cure.
Sous la chaleur accablant la forêt des Landes de Gascogne, sang froid dans la fournaise, il renaît.
En mars 2017, il déclarait se retirer définitivement des ruedos, en août 2018, il vient d'y revenir
Jamais ne dire jamais…

mercredi 20 juin 2018

Dans les yeux de Jarocho


Aire sur Adour.
Juan del Alamo se prépare à défiler.
A ses côtés , Roberto Martin "Jarocho" va l'aider à se parer de son capote de paseo.
L'espace d'un instant de son regard intense, il fixe le jeune salmantin.
Tant d'images qu'il voudrait oublier défilent devant ses yeux.
Jarocho en 2017 était déjà là, présent aux ordres d'Ivan Fandiño.
Il fut de ceux qui emportèrent le lion d'Orduña à l'infirmerie.
Dans ce regard se devine la douleur de souvenirs tragiques.
Jarocho était de la cuadrilla de Victor Barrio son ami, à Teruel, et son quite qui détourna le toro tueur, ne servit à rien.
Que de fardeaux à porter sur ses épaules!
Dans ce bref instant, me revient à l'esprit cette phrase d'Elie Wiesel "la mort c'est le regard des vivants".
Pourtant dans son costume noir et blanc, en cette après-midi Jarocho va faire son métier.
Au troisième toro, il reste attentif au quite de Manuel Escribano, en des chicuelinas , qui rendent un hommage si particulier au basque disparu.
Quand les dernières notes du paso doble dédié à Ivan Fandiño résonnent, ses blessures si intimes ont peut-être fini par se refermer.
Le temps fait son office...
Continuer sans oublier, continuer sans larmoyer , continuer et avancer.


 

vendredi 15 juin 2018

Comme de juste


Huit ans c'est long, très long...
Huit sans pouvoir défiler pour aller en arc de cercle saluer la rigide présidence madrilène
Huit ans de purgatoire, huit ans d'oubli.
Du doute à l'espoir, il y eut des larmes, de la sueur , du travail, de la douleur..
No pain , no gain!
De l'enfer au paradis peut être , il y a deux toros de Victorino Martin qui attendent Emilio de Justo.
Tombé dans le rien et le presque néant, Emilio depuis deux ans rame à contre courant et remonte la pente d'un système qui l'avait réduit au rang d'un laissé pour compte.
Les méandres tortueux de son parcours rempli d'embuches passent par ce retour à Las Ventas.
Une opportunité? Sûrement!
Au moment de poser les zapatillas sur la piste bombée de Madrid, c'est aussi au piège d'un passage anonyme ou médiocre qu'Emilio doit éviter de penser.
Quarante minutes pour justifier sa présence , pour démontrer que la France qui l'a sorti de l'ornière ne s'est pas trompée.
Victorino fils cette année a perdu la recette de la potion magique...Ses toros ont bien du mal à briller. Ceux de Madrid vont le confirmer.
Avec ses complications, de celles qui peuvent faire perdre la papiers à qui n'a pas le niveau, le lot d'Emilio est "casse-gueule".
Pour un avenir meilleur, il fallait convaincre ici et maintenant.
Avec honnêteté , sincérité , force et fragilité mélées, de Justo va faire l'effort sans espoir de triomphe.
Il est néanmoins des victoires qui peuvent se passer d'oreilles et de tours de piste.
L'aficion espagnole se rend peu à peu à sa tauromachie et l'horizon devient plus lumineux.
La réussite est une étrange affaire, mélange de savoir-faire et de faire savoir, fil ténu qui peut se casser à tout moment.
La route est encore longue, la pente est forte et le temps compté.
Emilio n'est désormais plus un oublié du système.
Logique? Non, juste!







mercredi 11 avril 2018

La beauté d'un rêve

Il pleut fort et dru.
Le vent s'amuse à torturer mon pauvre parapluie qui devient coquille de noix dans un océan déchaîné.
Hier au soir, malgré la fraîcheur, les orangers en fleurs diffusaient sans compter leur doux parfum dans les ruelles désertées de Séville.
La météo de ce début de printemps reste capricieuse.
La Maestranza ruisselle de partout, et vient tremper les touristes courageux qui ont décidé coûte que coûte de la visiter.
Demain, je viendrais à mon tour rendre visite à cette belle dame et à nouveau m'asseoir sur ses gradins pour un unique rendez-vous.
Demain Pablo Aguado torée!
Par affection , si j'osais par amitié , je serai là avec l'espoir que son talent puisse s'exprimer et soit enfin reconnu par le grand nombre.
Pour beaucoup , ce 11 Avril n'est qu'un cartel anonyme sans vedette , de toreros de la tierra à qui on donne l'opportunité de se montrer , comme on donne un bout de pain à un affamé.
Pourtant , Calle Iris , je l'attendrai pour échanger un regard , lancer un "suerte" de circonstance avec chevillé au corps l'émotion d'un grand moment que  l'on attend.
Pablo ce 11 Avril défile pour son unique corrida signée, Pablo joue sa temporada, peut-être son avenir.
Nous serons là, quelques-uns à y croire, comme nous le faisons depuis quelques années, anonymes spectateurs et discrets soutiens.
Le temps est à l'espoir.
Les nuages se sont lassés et la pluie s'en est allée ailleurs importuner d'autres badauds aux parapluies qui souffrent.
Séville s'endort...la Maestranza éclairée trône majestueuse sur le paseo Colon que fréquentent quelques rares voitures.
Je m'arrête un instant devant la porte du prince fermée à double tour.
Je vois des flashes qui crépitent dans le crépuscule d'une journée finissante, j'entends la foule qui se presse pour apercevoir le torero que l'on porte triomphant sur de solides épaules.
Je rêve , je sais, et du rêve à la réalité, la frontière est immense.
Que serait la vie sans la beauté d'un rêve?